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Sois Beaux-Arts… et tais-toi

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Dr Imed HOUCINE


Dr Imed HOUCINE (*)
Dans l’enseignement supérieur des arts plastiques appliqués en Tunisie, une étrange logique semble parfois s’installer : « Sois Beaux-Arts… et tais-toi ». Une formule provocatrice, certes, mais qui traduit un malaise réel sur la place accordée aux savoirs techniques au sein des Instituts Supérieurs des Arts et Métiers (ISAM).


Ces établissements semblent s’éloigner progressivement de leur vocation initiale : former des créateurs maîtrisant à la fois l’art, la matière et la technique. À force de privilégier une approche essentiellement esthétique ou théorique, on finit parfois par oublier le « métier » dans les arts et métiers.


Il ne s’agit pas d’opposer beaux-arts et arts appliqués. Les beaux-arts occupent une place essentielle dans la culture tunisienne et dans l’histoire de la création. Mais un institut des arts et métiers ne peut fonctionner uniquement selon la logique des beaux-arts classiques. Car créer une œuvre artistique ne suffit pas : il faut aussi maîtriser les matériaux, les procédés de fabrication et les exigences économiques qui permettent de transformer le savoir-faire en une activité viable sur le marché du travail.




C’est précisément là que se situe aujourd’hui une contradiction préoccupante. Dans plusieurs spécialités fondées sur le travail de la matière — céramique, verrerie, tissage —, les enseignements consacrés aux matériaux et aux techniques restent insuffisants, voire absents. Le paradoxe est d’autant plus frappant que ces enseignements existent encore dans certaines filières de design, alors qu’ils ont été marginalisés ou supprimés dans des parcours qui reposent directement sur la transformation de la matière.

Plus encore, les réformes pédagogiques adoptées par la Commission Nationale Sectorielle des Beaux-Arts et Design, en 2016 puis en 2019, ont conduit à la suppression du module « Connaissance et technique des matériaux » dans plusieurs parcours de licence appliquée en arts plastiques (céramique, verrerie, tissage). Or, l’enseignement de la technologie céramique, par exemple, apporte aux futurs créateurs — artistes, artisans ou industriels — des connaissances indispensables à la conception et à la réalisation de toute œuvre. Dès lors, comment expliquer la suppression d'un tel cours dans une spécialité dont la pratique repose précisément sur la transformation du matériau ? Cette évolution soulève une question essentielle : comment prétendre former des spécialistes de métiers artistiques en les privant des compétences technologiques nécessaires à leur pratique ?

Cette situation révèle une confusion plus profonde sur l’identité même des ISAM en Tunisie. Sont-ils des écoles de beaux-arts ? Des écoles de design ? Des établissements techniques ou des espaces de création contemporaine ? L’absence de vision claire finit par fragiliser les formations elles-mêmes.

La Tunisie dispose pourtant d’un héritage considérable dans les métiers d’art : céramique, travail du bois et du cuivre, tissage, mosaïque, arts décoratifs. Pendant des siècles, ces savoir-faire ont constitué à la fois une richesse culturelle et une activité économique importante. Aujourd’hui encore, ils pourraient représenter un véritable levier de développement, de création d’emplois et de valorisation du patrimoine, à condition de dépasser une conception strictement académique de l’enseignement artistique et de réhabiliter la place des savoirs techniques.

Selon l’Office National de l’Artisanat, le secteur artisanal tunisien emploierait environ 300 000 personnes réparties sur 75 métiers classés, contribuerait à hauteur de 4 % au PIB et représenterait près de 2,5 % des exportations nationales. C’est en effet un secteur économique et culturel de premier plan.

La comparaison avec d’autres pays montre l’importance de l’articulation entre formation supérieure et métiers d’art. En France, selon une étude du cabinet Xerfi (2016), le secteur des métiers d’art comptait environ 38 000 entreprises et ateliers, employant près de 95 000 personnes, pour un chiffre d’affaires estimé à 8 milliards d’euros. Il regroupait 281 métiers répartis dans 16 domaines d’activité, parmi lesquels la céramique, le verre et le cristal, ainsi que la bijouterie-joaillerie-orfèvrerie-horlogerie. Surtout, 41 % des personnes exerçant dans ces métiers étaient diplômées de l’enseignement supérieur.

Même si la Tunisie ne dispose pas encore d’indicateur statistique équivalent pour évaluer ce niveau de qualification, la question de fond demeure : alors que notre pays possède un patrimoine considérable lié aux matériaux et aux savoir-faire, dans quelle mesure notre système d’enseignement supérieur prépare-t-il réellement les diplômés à en assurer la transmission, l’innovation et la modernisation ?

Car derrière cette question technique se cache un choix de société : quelle place accordons-nous au savoir-faire pratique ? Une société qui néglige le métier finit par dépendre de la production des autres. À l’inverse, une culture valorisant la maîtrise technique et l’atelier construit sa propre capacité d’innovation.

À titre d’exemple, alors que la Tunisie figure parmi les principaux producteurs mondiaux d’huile d’olive, le développement d’une industrie nationale de verrerie de flaconnage haut de gamme demeure très limité. Ce secteur pourrait pourtant constituer un débouché naturel pour des compétences associant création artistique, maîtrise des matériaux et savoir-faire technique.

Dans le contexte actuel, certains appellent à une modernisation rapide des ISAM vers les technologies avancées : intelligence artificielle, fabrication numérique, robotique ou industries créatives de pointe, à l’image de l’évolution qu’a connue le Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) en France. L’ambition est séduisante, mais elle risque de rester déconnectée des réalités pédagogiques et économiques tunisiennes si les fondements mêmes de la culture du matériau, de l’atelier et du savoir-faire technique ne sont pas d’abord consolidés.

Avant de viser la haute technologie, commençons par reconstruire des fondations solides. L’urgence n’est pas de transformer brutalement nos instituts en écoles d’ingénierie, mais de réconcilier progressivement l’art avec le métier.

Cette évolution ne nécessite pas forcément des moyens gigantesques. Elle pourrait commencer par des réformes pédagogiques simples :
• réintroduire les modules liés aux matériaux et aux techniques ;
• moderniser les ateliers ;
• valoriser davantage les compétences pratiques ;
• rapprocher les formations des réalités artisanales et économiques tunisiennes.

Les Instituts Supérieurs des Arts et Métiers pourraient ainsi retrouver leur vocation stratégique : être le lieu où se rencontrent la création, la matière, le savoir-faire, la technologie et l’économie. C'est en rebâtissant cette culture du savoir-faire technique et de sa transmission que la Tunisie évitera de former des générations d’étudiants en arts appliqués à qui l’on dirait implicitement : « Sois Beaux-Arts… et tais-toi. »


* Dr Imed HOUCINE - Institut Supérieur des Arts et Métiers de Kairouan
Journal électronique Babnet Tunisie, 6 octobre 2026.

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