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La télévision tunisienne peut faire mieux avec moins : pour une modernisation intelligente du service public audiovisuel

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Imed HOUCINE - Enseignant-Chercheur
Institut Supérieur des Arts et Métiers de Kairouan


On entend souvent dire que la télévision publique tunisienne manque de moyens. C'est vrai. Mais la vraie question n'est pas tant « combien dépense-t-on ? » que « comment dépense-t-on ? ». Car à l'heure où la technologie redessine en profondeur les métiers de l'audiovisuel, certaines dépenses d'hier sont devenues des gaspillages d'aujourd'hui — et certaines surfaces bâties, des charges inutiles. Face à un héritage architectural inadapté et une conjoncture énergétique lourde, la modernisation technique de l'Établissement de la Télévision Tunisienne (ETT) n'est plus une option de confort : c'est une urgence stratégique. Pour réussir, ce saut technologique devra impérativement s'accompagner d'une refonte ambitieuse de sa gouvernance humaine et d'une garantie stricte de sa souveraineté numérique.

Un héritage architectural inadapté



Le siège de l'ETT, installé depuis 2010 boulevard de la Ligue arabe à Tunis, couvre une superficie totale d'environ 5 000 m². Ce bâtiment, rappelons-le, n'a jamais été conçu pour la télévision : il était destiné à accueillir le siège de la Ligue arabe, avant que celle-ci ne retourne au Caire en 1990. On y a transformé une salle de conférences de 900 m² en studio, aménagé des régies dans des bureaux diplomatiques, câblé des équipements de diffusion dans des couloirs prévus pour des délégations. L'ETT produit deux chaînes nationales — Wataniya 1 et Wataniya 2 — depuis un bâtiment qui n'a jamais été son chez-soi.

Comparé à ses homologues européens, même ceux d'un pays bien plus petit comme la Suisse romande (1,9 million d'habitants contre 12 millions pour la Tunisie), le chiffre laisse songeur : le nouveau site de la Radio Télévision Suisse (RTS) à Lausanne-Ecublens, inauguré en novembre 2025, offre 25 000 m² de surface utile — cinq fois plus que l'ETT — pour desservir six fois moins d'habitants. La RTBF belge francophone s'est, quant à elle, dotée en juin 2026 d'un nouveau siège de 40 000 m² (Media Square) au lieu de l'ancienne structure de Reyers qui avoisinait les 80 000 m².

Faut-il en conclure que la télévision tunisienne est sous-dotée et qu'il faudrait lui bâtir un palais ? Absolument pas. La conclusion est exactement inverse. Car ce que ces comparaisons ne disent pas, c'est que ces grands bâtiments européens sont déjà partiellement obsolètes au moment même de leur inauguration. La RTS elle-même a prévu de réduire ses surfaces globales de 25 % par rapport à ses anciens locaux. La RTBF emménage dans un bâtiment deux fois plus petit que celui qu'elle quitte. Pourquoi ? Parce que la révolution numérique a vidé les couloirs.

La triple révolution silencieuse du broadcast

Trois transformations technologiques majeures sont en train de changer radicalement ce que « faire de la télévision » implique en termes d'espace physique.

Première transformation : la dématérialisation des salles techniques

Pendant des décennies, une chaîne de télévision avait besoin de vastes locaux techniques : des baies entières de câblage, des mélangeurs vidéo massifs, des serveurs de diffusion volumineux, des laboratoires de développement de films, des ateliers de décors. Tout cela représentait souvent 40 % de la surface totale d'un bâtiment de télévision. Avec la migration vers les architectures tout-IP et le cloud, ces équipements migrent vers des datacenters distants. Une régie qui occupait autrefois une pièce de 80 m² peut aujourd'hui tenir dans un rack, voire dans un logiciel tournant sur un serveur distant.

Deuxième transformation : le studio virtuel

C'est peut-être la rupture la plus spectaculaire. Un mur LED couplé à un moteur de rendu 3D en temps réel — technologie désormais accessible à des budgets raisonnables — peut simuler n'importe quel décor en quelques minutes : un plateau d'information, un studio de talk-show, un environnement sportif, un cadre historique. La chaîne publique flamande VRT, en Belgique, a ainsi transformé un seul studio équipé d'un mur LED en un espace multifonction capable de produire deux journaux quotidiens, de couvrir les Jeux olympiques de Paris et les élections législatives, le tout depuis le même plateau de quelques centaines de mètres carrés. Avant cet investissement, le même espace était occupé par des décors physiques qui ne servaient que deux heures par jour.

Pour l'ETT, la leçon est directe : plutôt que de se plaindre de n'avoir que cinq studios, investir dans un ou deux plateaux virtuels bien équipés permettrait de multiplier par cinq ou dix la capacité de production, depuis le même nombre de mètres carrés.

Troisième transformation : le modèle REMI (Remote Integration Model)

Ce modèle, popularisé à partir de 2014 par les grandes chaînes sportives américaines, consiste à ne déployer sur le terrain — lors d'un match de football, d'un congrès, d'une cérémonie — que les caméras et le personnel de prise de son. Toute la production — le découpage, les graphiques, le mixage, la réalisation — s'effectue à distance depuis une régie centralisée via des liens IP à haut débit. Un seul bâtiment compact, doté de bonnes connexions fibre, peut ainsi « produire » simultanément des événements qui se déroulent à des centaines de kilomètres. Les camions de reportage lourds, les équipes pléthoriques, les coûts de déplacement : tout cela se réduit drastiquement.

Ce que cela signifie concrètement pour l'ETT

En intégrant intelligemment ces trois révolutions, une télévision nationale comme l'ETT pourrait fonctionner efficacement dans un bâtiment de 1 500 à 2 500 m² bien conçus — soit moitié moins que sa surface actuelle —, sans aucune concession sur la qualité éditoriale ou technique. Ce bâtiment idéal comprendrait :
– Un ou deux plateaux virtuels (mur LED + Unreal Engine) de 150 à 200 m² chacun, remplaçant fonctionnellement quatre à cinq studios traditionnels ;
– Des régies IP compactes, réduites à quelques dizaines de mètres carrés chacune, en remplacement des grandes salles techniques câblées d'antan ;
– Un centre d'opérations réseau (NOC) compact gérant les flux entrants depuis les reportages à distance ;
– Des espaces de montage réduits grâce aux workflows collaboratifs cloud, où journalistes et monteurs peuvent travailler depuis n'importe quel poste connecté ;
– L'archivage et la diffusion externalisés vers des solutions cloud, éliminant les vastes salles de serveurs sur site.

Les 5 000 m² actuels ne seraient donc pas insuffisants — ils seraient même trop grands pour une organisation modernisée. La surface libérée pourrait être reconvertie en espaces de co-production ouverts aux producteurs indépendants tunisiens, en studios de formation pour les jeunes talents audiovisuels du pays, ou sous-louée pour générer des revenus complémentaires propres.

L'argument énergétique, décisif dans le contexte tunisien

On ne peut pas parler de réforme de la télévision publique en Tunisie sans aborder la question de l'énergie. Un bâtiment de télévision traditionnel est l'un des plus énergivores qui soit : climatisation intensive des salles techniques 24h/24, alimentation des baies de serveurs, éclairage permanent des plateaux. Dans un pays où les tarifs de l'électricité sont en hausse constante et où les finances publiques sont sous tension, cette charge représente une part non négligeable du budget opérationnel de l'ETT.

La migration vers des architectures cloud et des studios virtuels n'est pas seulement une modernisation éditoriale — c'est aussi une réduction directe de la facture énergétique. Moins de serveurs sur site, moins de climatisation lourde, moins de mètres carrés à éclairer et à maintenir à température constante. C'est une équation que les grands diffuseurs européens ont commencé à intégrer dans leurs stratégies immobilières, précisément parce qu'elle est favorable sur tous les plans : coût, empreinte carbone, flexibilité.

Souveraineté numérique et résilience des réseaux

Le passage au cloud et aux architectures IP ne doit pas se faire au détriment de la sécurité nationale. Pour un média d'État, l'externalisation des flux et des archives audiovisuelles exige des garanties solides :
– Développement d'un cloud souverain — idéalement en partenariat avec des centres de données nationaux tunisiens sécurisés — afin de garantir l'indépendance totale de la diffusion face aux risques de pannes internationales ou de cyberattaques ;
– Protection des archives audiovisuelles nationales, patrimoine public irremplaçable, qui ne saurait être sous-traitée à des prestataires étrangers sans cadre juridique strict ;
– Synergie étroite avec les opérateurs de télécommunications locaux, le déploiement du modèle REMI nécessitant un maillage national en fibre optique haut débit stable.

La transition numérique devra donc trouver un équilibre entre efficacité économique, sécurité opérationnelle et souveraineté des données.

Conduite du changement et valorisation des compétences

C'est le facteur humain qui dictera le succès ou l'échec de la réforme. L'ETT souffre historiquement d'une structure lourde, marquée par un déséquilibre entre les effectifs administratifs et les profils techniques pointus. Moderniser l'outil de production sans accompagner le personnel serait une erreur condamnée au rejet.
– Un plan de formation continue massif pour les techniciens, les monteurs et les journalistes, afin de les accoutumer aux flux de travail collaboratifs et aux outils numériques ;
– Une requalification progressive des métiers : il ne s'agit pas de supprimer des emplois, mais de réorienter les forces vives de l'établissement vers la création de valeur éditoriale, en transformant des métiers obsolètes en nouvelles compétences recherchées sur le marché ;
– Une gouvernance capable de porter une vision à long terme, sans laquelle aucune modernisation technologique ne pourra être menée à bien.

L'expérience internationale est sans ambiguïté : les projets de transformation numérique réussissent rarement lorsqu'ils sont abordés uniquement sous l'angle matériel. L'investissement principal demeure souvent l'investissement humain.

Un modèle à portée de main

On objectera que ces technologies coûtent cher à acquérir. C'est partiellement vrai pour l'investissement initial — un mur LED de qualité broadcast représente un investissement significatif. Mais ce coût doit être comparé au coût alternatif : construire et entretenir des décors physiques, stocker des tonnes de matériel, climatiser des surfaces inutiles, envoyer des camions de production aux quatre coins du pays. Sur cinq ans, le bilan économique du studio virtuel est presque invariablement favorable.

De plus, des exemples proches montrent que ce n'est pas l'apanage des chaînes riches. Des télévisions régionales françaises, des chaînes locales américaines de taille modeste, des diffuseurs publics d'Afrique anglophone ont adopté ces workflows avec des budgets contraints, précisément parce que la technologie s'est démocratisée.

Ce qui manque à l'ETT, ce n'est peut-être pas l'argent — c'est la vision stratégique. Il s'agit moins d'une question budgétaire que d'un choix de gouvernance : continuer à gérer un héritage immobilier inadapté, ou investir dans une modernisation qui permettrait de produire plus, mieux, et pour moins cher.

Un signal pour l'ensemble du paysage audiovisuel tunisien

Au-delà de l'ETT, cette réflexion vaut pour l'ensemble du paysage audiovisuel tunisien. La Tunisie ne peut pas se permettre de dupliquer le modèle des années 1970 — de grands bâtiments, de lourdes infrastructures, des effectifs pléthoriques mobilisés pour faire fonctionner des équipements vieillissants. Elle peut, en revanche, se permettre d'être pionnière dans la région en adoptant un modèle audiovisuel public lean, numérique et efficace, adapté à ses capacités réelles.

La superficie d'un bâtiment ne dit rien de la qualité de ce qu'on y produit. Ce qui compte, c'est la clarté de la mission républicaine, la compétence des équipes et la pertinence des outils. Sur ce plan, la technologie actuelle offre à la télévision tunisienne une opportunité qu'elle n'a peut-être jamais eue : faire autant, voire plus, avec moins.

Il serait dommage de ne pas la saisir.

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