Si les Banques Tunisiennes Jouaient le Jeu de la Concurrence : Quel Serait le Vrai Salaire d’un Banquier ?
Si les Banques Tunisiennes Jouaient le Jeu de la Concurrence : Quel Serait le Vrai Salaire d’un Banquier ?
Par Moktar Lanari Ph.D
Dans l’hypothèse d’une concurrence pure et parfaite, le banquier tunisien moyen toucherait-il encore son salaire actuel — ou devrait-il rembourser ?
Commençons par une vérité que tout économiste connaît mais que peu osent énoncer publiquement dans les cercles feutrés de l’Avenue Habib Bourguiba : les banques tunisiennes ne se font pas concurrence. Elles coexistent. Nuance cruciale. Elles partagent un marché captif, fixent collectivement leurs marges, absorbent l’épargne nationale à bon marché et la recyclent en titres souverains sans risque — tout en présentant la facture au contribuable sous forme de taux d’intérêt prohibitifs pour les ménages et les PME. C’est ce que les économistes appellent un oligopole de price makers. Ce que le citoyen ordinaire appelle, lui, une arnaque organisée.
Le rapport BMI d’avril 2026 sur le secteur bancaire tunisien est, en ce sens, un document d’une franchise rafraîchissante. Il décrit sans détours un système bancaire structurellement fragile : ratio prêts/dépôts à 139,5 % en décembre 2025 — le plus élevé de la zone MENA —, créances douteuses dépassant 10 % dans trois des sept premières banques, taux de rendement des actifs oscillant entre 0,3 % pour la STB et 2,2 % pour Amen Bank, et, cerise sur le gâteau, aucune des dix premières banques ne publie son ratio d’adéquation en fonds propres. On gère dans l’opacité, on se protège mutuellement, et on appelle cela de la stabilité financière.
L’Oligarchie en Chiffres : Qui Performe, Qui Survit par Complaisance ?
Classons d’abord ces institutions selon leurs performances réelles, sur la base des données disponibles dans le rapport BMI.Tier 1 — Les Performants : Amen Bank (ROA 2,2 % ; ROE 16,7 %), Banque de Tunisie (ROA 2,0 % ; ROE 12,2 %), Banque Attijari de Tunisie (ROA 2,0 % ; ROE 20,7 % — championne incontestée), BIAT (ROA 1,9 % ; ROE 22,3 %). Ce sont les quatre banques qui, dans un marché réellement concurrentiel, survivraient, prospéreraient, et pourraient légitimement récompenser leurs équipes.
Tier 2 — Les Moyens : Banque Nationale Agricole (ROA 1,2 % ; ROE 11,2 %), BH Bank (ROA 0,8 % ; ROE 7,3 %), Banque Zitouna (ROA 1,1 % ; ROE 11,2 %). Des établissements qui fonctionnent, mais dont les créances douteuses ou la surexposition souveraine fragilisent la valeur ajoutée réelle.
Tier 3 — Les Assistés : Union Internationale de Banques (ROA 0,9 % ; ROE 7,1 %), Arab Tunisian Bank (ROA 0,1 % ; ROE 0,9 % — soit à peine mieux que de laisser l’argent sous un matelas), Société Tunisienne de Banque (ROA 0,3 % ; ROE 3,5 %). Ces trois-là ne survivraient pas une décennie dans un marché réellement ouvert. Mais pas d’inquiétude : l’État veille, les garanties souveraines protègent, et le contribuable prend le relais quand les bilans flanchent — comme ce fut le cas dès 2015 avec le renflouement de 867 millions de dinars de la STB et de la Banque de l’Habitat.

Le Grand Théorème du Banquier Tunisien : Plus Je Sous-Performe, Plus Je Suis Protégé
En concurrence pure et parfaite — oui, celle qu’on enseigne en L1 d’économie, celle que les banquiers tunisiens n’ont jamais vraiment rencontrée —, la rémunération du travail doit correspondre à sa productivité marginale. La règle est simple : W = VMP (valeur de la productivité marginale). Si votre banque génère peu de valeur ajoutée par employé, vous êtes payé en conséquence. Si elle en génère beaucoup, vous méritez davantage.Appliquons l’exercice. En utilisant les données de rentabilité, d’actifs par employé et de bénéfices nets déclarés, voici l’estimation du salaire annuel hypothétique d’un employé moyen dans chaque établissement, si la rémunération reflétait la productivité marginale réelle dans un contexte concurrentiel :
— Banque Attijari / BIAT / Amen Bank / BdT : fourchette estimée entre 38 000 et 52 000 TND annuels (soit 3 150 à 4 300 TND/mois). Légitime. Mérité.
— BNA / BH Bank / Zitouna : entre 22 000 et 30 000 TND annuels (1 800 à 2 500 TND/mois). Correct, mais les provisions pour créances douteuses rongeraient la marge salariale.
— ATB / UIB / STB : entre 10 000 et 15 000 TND annuels. À peine au-dessus du SMIG étendu. Et pourtant ces banques versent aujourd’hui — dans la réalité oligopolistique — des salaires que leurs performances ne justifient en aucun cas.
Car voici le paradoxe saisissant : le SMIG tunisien s’établit actuellement autour de 530 TND par mois dans le secteur non agricole. Un employé de guichet à la STB — dont le ROE plafonne à 3,5 % — touche peut-être quatre à cinq fois ce montant, non pas parce qu’il crée quatre fois plus de valeur, mais parce que la rente oligopolistique lui est redistribuée par capillarité institutionnelle. Pendant ce temps, la PME qui emprunte à cette même STB paie un taux d’intérêt effectif frôlant les 12 à 14 %, soit deux fois le taux directeur de la BCT. Qui subventionne qui ?
Ce Que la Concurrence Ferait aux Taux d’Intérêt
Si les vingt-trois banques tunisiennes se livraient à une vraie compétition — pour les dépôts, pour les crédits, pour les ressources humaines compétentes —, les effets sur les taux de marché seraient mécaniques et fulgurants. La marge nette d’intérêt, actuellement préservée par l’entente tacite sur les spreads, s’effondrerait. Le taux créditeur moyen sur les prêts aux entreprises, aujourd’hui supérieur à 10 %, baisserait vers 7 à 8 %. Le taux débiteur sur les dépôts à terme, aujourd’hui artificiellement élevé pour capter l’épargne sans vrai effort commercial, se comprimerait vers 5 à 5,5 %. Le résultat net pour l’économie réelle serait une baisse substantielle du coût du capital — précisément ce dont ont besoin les 39 à 46 % du secteur informel qui n’accèdent pas aujourd’hui au crédit formel.La FBCF, figée à 13,3 % du PIB selon les projections BMI 2026 — contre 25 à 30 % dans les économies émergentes dynamiques —, trouverait enfin un peu d’air. Mais cela supposerait que les banques cessent de recycler les dépôts en bons du Trésor à 7 % sans risque, et acceptent le risque d’entreprendre — ce pour quoi elles existent théoriquement.
Conclusion : Concurrence ou Rente ?
Le secteur bancaire tunisien est un oligopole rationnel, confortable et parfaitement conscient de sa situation. Il n’a aucune raison intrinsèque de changer — sauf si le régulateur, la BCT, l’État actionnaire et la société civile l’y contraignent. Les données BMI sont sans appel : les écarts de performance entre la BIAT (ROE 22,3 %) et l’ATB (ROE 0,9 %) dans un même secteur, sur le même marché, avec les mêmes règles du jeu, ne s’expliquent pas par la nature — ils s’expliquent par la gestion, la gouvernance et l’absence de sanction concurrentielle pour les sous-performants.Ibn Khaldoun l’avait compris bien avant les modèles d’équilibre général : quand la rente remplace l’effort, le déclin n’est qu’une question de temps. Pour les banques tunisiennes, cette question se pose avec une acuité particulière à l’heure où la Loi de Finances 2026 vient d’augmenter leur taux d’imposition à 40 %, et où le marché commence, lentement, à leur présenter l’addition.
La concurrence n’est pas un luxe. C’est l’oxygène de l’efficience. En Tunisie, le secteur bancaire préfère visiblement les atmosphères confinées.




Comments
0 de 0 commentaires pour l'article 331693