JavaScript is required. Redirecting... If not redirected, click here.

Le limogeage de l’économiste en chef du FMI, quels enjeux pour la Tunisie ?

<img src=http://www.babnet.net/images/1a/fmi2014.jpg>


Par Moktar Lamari Ph.D

L’ancien chef économiste du FMI vient de publier, dans le New York Times, un texte d’adieu à peine voilé — quittant ses fonctions en juin 2026 après quatre ans passés à gérer les répercussions économiques de guerres qu’il n’avait pas vues venir : l’Ukraine dès son premier mois en poste, puis les tarifs douaniers de Trump, puis le conflit au Moyen-Orient impliquant Israël, l’Iran et les États-Unis. La Tunisie ayant fermé la porte au FMI, suite aux exigences et conditionnalites de ce même économiste ultra-orthodoxe.


Son diagnostic est sombre : le monde entre dans une ère de rivalité économique stratégique, de points d’étranglement exploités comme leviers de pouvoir, et de repli national généralisé — tarifs, contrôles à l’export, politiques industrielles protectionnistes.




Il rappelle, chiffres à l’appui, que le commerce mondial a été multiplié par vingt depuis 1960 et que la pauvreté extrême est passée de 43% à 10% de la population mondiale en trois décennies — mais que cette intégration, en créant des interdépendances, a aussi créé des vulnérabilités que les puissances rivales apprennent désormais à exploiter les unes contre les autres.

Bel exercice d’autocritique institutionnelle, écrit depuis la sortie plutôt que depuis le poste. Mais un texte qui, curieusement, ne dit pas un mot sur l’un des échecs les plus documentés du FMI de ces cinq dernières années : la Tunisie.

Le dossier tunisien, angle mort du bilan de sortie

Depuis octobre 2022, les négociations pour une facilité de 1,9 milliard de dollars entre le FMI et la Tunisie sont au point mort (source : S&P Global Market Intelligence, Country Risk Profile, 2 juillet 2026).

Le président Kaïs Saïed refuse catégoriquement les conditionnalités classiques du Fonds : suppression des subventions sur les carburants et l’électricité, restructuration d’une centaine d’entreprises publiques. Résultat : quatre années perdues, pendant lesquelles la Tunisie s’est tournée vers des financements bilatéraux — prêts du Conseil de Coopération du Golfe, d’Afreximbank à des taux avoisinant 10-11%, ou encore le prêt FMA de 312 millions de dollars obtenu début juillet 2026 pour honorer une échéance d’eurobond de 700 millions d’euros.

Autrement dit : faute d’un accord avec l’organisme censé incarner la coopération économique mondiale, la Tunisie s’endette ailleurs, plus cher, et sans les garanties de gouvernance qu’un programme FMI aurait au moins imposées sur le papier.

Or c’est exactement le mécanisme que Gourinchas décrit dans son article : un pays qui, se sentant lésé ou contraint par l’intégration internationale, cherche à s’en isoler — quitte à s’exposer à des vulnérabilités plus grandes encore. Sauf qu’ici, l’isolement tunisien n’est pas un choix souverain glorieux : c’est le symptôme d’un FMI incapable, depuis quatre ans, de proposer une voie de sortie acceptable à un pays au bord du défaut — pendant que son économiste en chef théorise, dans les pages du New York Times, sur la nécessité de « coopération renforcée » et de « clusters de confiance mutuelle ».

Le paradoxe qui saute aux yeux

Gourinchas écrit que les instruments de coercition économique — sanctions, tarifs, contrôles à l’export — produisent rarement un gain stratégique et accélèrent au contraire la fragmentation. Il aurait pu ajouter : les conditionnalités rigides imposées sans marge de négociation politique produisent le même effet.

En exigeant depuis 2022 un paquet de réformes non négociable — suppression des subventions dans un pays où le taux de pauvreté reste élevé, restructuration de cent entreprises publiques employant des dizaines de milliers de Tunisiens — le FMI a lui-même contribué à pousser la Tunisie vers l’isolement financier qu’il prétend combattre à l’échelle mondiale.

Un peu comme un médecin qui diagnostiquerait une épidémie de fragmentation planétaire sans jamais mentionner qu’il a lui-même refusé de soigner l’un de ses patients les plus fragiles pendant quatre ans faute d’accord sur le protocole.

Trois défaillances tunisiennes du FMI

Primo, l’incapacité à adapter ses conditionnalités à la réalité politique tunisienne — un régime qui a fait de la souveraineté économique un argument identitaire, et pour qui céder sur les subventions équivaudrait à un aveu de faiblesse politique. Le FMI a préféré l’immobilisme à la créativité contractuelle.

Secundo, l’absence d’alternative de financement à coût raisonnable proposée par l’institution elle-même — laissant le champ libre à des bailleurs bilatéraux (Golfe, Afreximbank) dont les taux d’intérêt, largement supérieurs à ceux d’un programme FMI classique, alourdissent davantage encore le service de la dette tunisienne.

Tertio, le silence du bilan de sortie de son propre chef économiste sur ce cas précis — alors même que la Tunisie illustre exactement la thèse qu’il défend : un pays qui se replie parce que le système international ne lui offre plus de porte de sortie crédible.

Ce que cela nous apprend

Le FMI, avec ses 191 pays membres et plus de 123 milliards de dollars d’engagements de prêts en cours selon Gourinchas lui-même, se présente comme la plateforme où la coopération internationale reste possible même quand les relations se tendent.

Mais une plateforme qui ne parvient pas, en quatre ans, à trouver un compromis avec un pays de 12 millions d’habitants représentant à peine 0,1% du PIB mondial, peine à convaincre qu’elle saura gérer la fragmentation entre superpuissances qu’elle redoute tant.

Trois constats

Primo, le cas tunisien démontre que la rigidité des conditionnalités du FMI peut elle-même devenir un facteur de fragmentation économique, contredisant le discours de son propre ex-chef économiste.

Secundo, l’absence de la Tunisie — et plus largement des économies africaines à faible revenu — dans ce diagnostic mondial souligne un angle mort récurrent des grandes institutions : elles théorisent la fragmentation systémique tout en ignorant les fragmentations locales qu’elles ont elles-mêmes engendrées.

Tertio, tant que le FMI ne proposera pas à la Tunisie une voie médiane entre le statu quo politique de Carthage et l’orthodoxie budgétaire de Washington, le pays continuera de financer sa survie au prix fort auprès de bailleurs bien moins regardants sur la gouvernance — ce qui, à terme, fragilise davantage la stabilité que la rigueur qu’on prétendait imposer.

Kif el mdriss elli yhib el gdid w yensa el kdim : comme le fermier qui aime le neuf et oublie l’ancien, le FMI regarde les nouvelles lignes de fracture géopolitique sans se retourner sur celles qu’il laisse depuis des années grande ouvertes derrière lui.

   تابعونا على ڤوڤل للأخبار تابعونا على ڤوڤل للأخبار

Comments

0 de 0 commentaires pour l'article 332712

babnet