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Canicule, kilowatts et dogmes d’Etat : comment la Tunisie a transformé son soleil en panne d’électricité

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Moktar Lamari

Il y a quelque chose de profondément tunisien dans cette scène estivale. Le soleil cogne sans relâche, les températures flirtent avec les 45 °C, les climatiseurs tournent à plein régime, les ventilateurs brassent de l’air brûlant, les hôpitaux redoublent de vigilance, les hôtels croisent les doigts et les industriels surveillent leur compteur comme un cardiologue observe un électrocardiogramme.


Au même moment, l’État rationne l’électricité. Délestage et pertes économiques liées. Dans le pays le plus ensoleillé de la Méditerranée, on finit par rationner le soleil. Indicateurs et lecture économiques dans le contexte de la Tunisie d’aujourd’hui…




L’ironie serait drôle si elle n’était pas aussi coûteuse.

Chaque année, la Tunisie consomme environ 22 à 23 TWh d’électricité, soit près de 22 à 23 milliards de kWh. Soit presque 2 000 KWh per capita, en moyenne, par an. Presque la moyenne per capita et par an en France, alors que le PIB per capita et par an en France est dix fois plus élevé qu’en Tunisie.

C’est dire l’ampleur de la surconsommation (et gaspillage) en Tunisie comparée à la productivité économique du pays.

En Tunisie, la pointe estivale dépasse désormais 5 000 MW, contre moins de 2 000 MW au début des années 2000. La demande augmente de près de 2 à 3 % par an, portée par la climatisation, l’urbanisation, l’équipement des ménages et l’activité touristique.

Face à cette progression prévisible, l’offre, elle, avance comme une administration un vendredi après-midi : lentement, très lentement. Un taux de croissance quasiment négatif, comme partout dans l’économie tunisienne des dernières décennies.

Inélasticité, rigidité

Les économistes parlent ici d’offre inélastique. Le concept mérite d’être expliqué. L’élasticité-prix de l’offre mesure la capacité des producteurs à augmenter rapidement leur production lorsque les prix augmentent. Dans le cas de l’électricité tunisienne, cette élasticité est proche de zéro à court terme.

Même si le prix doublait aujourd’hui, aucun mégawatt supplémentaire ne sortirait miraculeusement des centrales. Construire une centrale demande des années, renforcer les réseaux également, former les équipes encore davantage. L’offre est rigide, enfermée dans des infrastructures vieillissantes.

La demande, elle aussi, est remarquablement inélastique. Lorsqu’il fait 44 °C, personne ne renonce réellement à son climatiseur parce que le kilowattheure coûte quelques millimes de plus.

Un bien nécessaire…de luxe pour les ruraux

Les estimations internationales situent généralement l’élasticité-prix de la demande d’électricité entre –0,1 et –0,3 à court terme : une hausse de 10 % du prix réduit la consommation d’à peine 1 à 3 %. Autrement dit, la facture augmente beaucoup plus vite que les économies réalisées.

L’élasticité-revenu raconte une autre histoire. À mesure que les revenus progressent, les ménages acquièrent davantage de climatiseurs, congélateurs, ordinateurs, pompes et véhicules électriques demain.

Cette élasticité est généralement comprise entre 0,5 et 1, ce qui signifie qu’une augmentation des revenus entraîne une hausse significative de la consommation électrique. La demande tunisienne est donc structurellement appelée à augmenter.

Or l’offre reste prisonnière d’un modèle conçu pour un autre siècle.

La STEG continue d’assurer l’essentiel de la production, du transport et de la distribution. Plus de 95 % de l’électricité provient encore du gaz naturel, dont une partie importante est importée.

Le paradoxe est cruel : plus les prix internationaux du gaz augmentent, plus les coûts explosent ; plus l’État subventionne les tarifs, plus les déficits se creusent ; plus les déficits augmentent, moins il reste de ressources pour investir dans de nouvelles capacités. Le serpent énergétique finit par avaler son propre compteur.

La double peine est là.

Une entreprise publique sous perfusion budgétaire, déficitaire depuis plusieurs années, confrontée à des impayés, à des pertes techniques, à un réseau vieillissant et à des investissements insuffisants. Simultanément, un monopole qui limite l’arrivée massive de nouveaux producteurs capables d’apporter rapidement des capacités supplémentaires.

Pendant ce temps, le soleil continue de travailler gratuitement.

La Tunisie bénéficie pourtant d’un des meilleurs gisements solaires de toute la région, avec plus de 3 000 heures d’ensoleillement par an dans plusieurs régions et une irradiation annuelle parmi les plus élevées du bassin méditerranéen.

Beaucoup de pays moins favorisés ont déjà compris que le soleil constitue un actif économique. En Tunisie, il demeure surtout un sujet de discours.

Le plus étonnant est qu’un citoyen peut installer une citerne d’eau pour produire sa propre réserve, mais rencontre encore de nombreux obstacles administratifs, réglementaires ou financiers lorsqu’il souhaite produire librement une partie de sa propre électricité.

Pourquoi cette différence ?

Parce que l’électricité reste enfermée dans une logique centraliséeraccordements, autorisations, revente des excédents, financement, fiscalité et procédures administratives rendent souvent l’investissement long, complexe et parfois décourageant. Les mécanismes d’autoproduction existent mais demeurent limités par des plafonds, des formalités et des délais qui découragent de nombreux particuliers et entreprises.

Trois blocages freinent aujourd’hui la transition.

Le premier est réglementaire. Les règles évoluent lentement alors que la technologie progresse rapidement.

Le deuxième est fiscal et financier. Les équipements photovoltaïques représentent un investissement initial important, auquel s’ajoutent droits de douane, TVA selon les équipements et difficultés d’accès au crédit.

Le troisième est institutionnel. Le monopole historique continue naturellement de protéger son périmètre d’activité, alors que partout ailleurs les réseaux deviennent progressivement ouverts à une multitude de producteurs. Une énorme corruption sévit dans la société d’État et ses agences régionales.

On fait attendre certains clients, jusqu’à ce qu’ils finissent par payer sous la table, un bakchich, comme confirmée dans un sondage auprès de 1200 ménages à Djerba.

Cette rigidité finit par coûter très cher.

Lorsque les capacités deviennent insuffisantes, les autorités multiplient les appels à la sobriété, reportent certaines consommations et limitent parfois certaines activités. Chaque kilowatt indisponible représente des heures de production perdues pour les entreprises, des coûts supplémentaires pour les hôtels, des risques accrus pour les hôpitaux, une baisse du confort des ménages et une détérioration de la productivité nationale. Une économie moderne ne peut prospérer lorsque l’énergie devient une variable d’ajustement.

La souveraineté énergétique ne consiste pas à protéger un monopole. Elle consiste à garantir durablement la disponibilité de l’énergie au moindre coût.

Quatre vérités au pouvoir

Première vérité : l’État ne pourra plus financer seul les investissements nécessaires pour la production de l’électricité, énergie vitale pour le social, l’économique et les services publics.

Deuxième vérité : maintenir artificiellement des tarifs trop faibles finit par décourager les investissements tout en aggravant les déficits.

Troisième vérité : le monopole public n’est plus adapté aux besoins d’une économie qui exige rapidité, innovation et flexibilité.

Quatrième vérité : chaque année perdue dans la transition énergétique coûte davantage que les réformes elles-mêmes.

Les recommandations sont connues.

D’abord, ouvrir beaucoup plus largement la production aux investisseurs privés, aux collectivités locales, aux coopératives citoyennes et aux communautés énergétiques.

Ensuite, supprimer ou réduire fortement les taxes et droits sur les panneaux photovoltaïques, les batteries, les onduleurs et l’ensemble des équipements liés à l’autoproduction.

Troisièmement, instaurer un crédit d’impôt, des prêts bonifiés et des mécanismes de garantie permettant aux ménages et aux PME d’investir sans supporter seuls le coût initial.

Enfin, simplifier radicalement les procédures administratives : une déclaration simple devrait suffire pour les petites installations domestiques, avec un raccordement rapide et transparent.

Trois mesures complémentaires accéléreraient encore cette révolution : généraliser le comptage intelligent permettant de vendre les surplus au réseau, lancer une vaste campagne nationale de sensibilisation aux économies d’énergie et créer un véritable marché local des installateurs certifiés afin de réduire les coûts et renforcer la confiance.

Le soleil tunisien produit gratuitement des milliards de kilowattheures potentiels chaque année. Ce qui manque n’est ni la lumière ni la chaleur. Ce qui manque, c’est le courage politique.

À force de considérer chaque panneau solaire comme un concurrent de la STEG plutôt que comme un allié du pays, on finit par défendre moins un service public qu’un modèle économique épuisé. Le véritable patriotisme énergétique ne consiste pas à protéger un monopole ; il consiste à protéger les citoyens contre les pannes, les entreprises contre les pertes et les finances publiques contre les déficits.

La canicule passera. Les records de consommation reviendront l’été prochain. Puis encore l’année suivante. Le thermomètre ne négocie pas avec les décrets, et le soleil ne demande aucune subvention pour briller.

La seule question est désormais de savoir combien de temps encore la Tunisie continuera à regarder son immense centrale solaire naturelle… sans vraiment la brancher.

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