Diplomatie tunisienne : l’art du grand écart et diktats du realpolitics

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Moktar Lamari, E4T

Depuis un an, la diplomatie tunisienne donne le tournis. À chaque crise internationale, à chaque recomposition géopolitique, Tunis parle fort, multiplie les déclarations, signe des intentions, embrasse des partenaires aux intérêts parfois contradictoires. Mais dans les faits, rien ne bouge vraiment. Ou plutôt, tout continue comme avant à commercer avec les mêmes, business as usual. Ce décalage — ce hiatus — entre le discours politique et la réalité économique est devenu la marque d’une diplomatie « brouillonne », fragile, hésitante, et presque désorientée. Décryptage…


La multiplication des intentions

Le dernier épisode en date, tel que le souligne le rapport « Tunisie : diplomatie d’alignement arabe et tensions régionales », illustre parfaitement cette posture. Face à l’escalade militaire au Moyen-Orient, la Tunisie réaffirme son « soutien indéfectible » aux pays arabes, appelle au respect du droit international et à l’arrêt des hostilités. Une position classique, presque rituelle, fidèle à une tradition diplomatique ancrée depuis des décennies. Mais derrière cette constance de façade, se cache une faiblesse structurelle : une diplomatie largement déclarative, aux marges d’influence limitées.




Car pendant que Tunis proclame sa solidarité avec le monde arabe, les lignes géopolitiques se complexifient. La Tunisie affiche simultanément un rapprochement avec l’Iran, multiplie les gestes envers la Russie, ouvre ses portes à la Chine, rassure les États-Unis, courtise les pays africains, tout en restant profondément dépendante de l’Europe. Elle soutient certains partenaires, en critique d’autres, change de ton selon les contextes, sans jamais clarifier une ligne stratégique cohérente.

On est pour l’Algérie, mais contre le Maroc. Pour l’Italie, mais aussi pour les États-Unis. Contre Israël, mais dans un système économique profondément connecté à ses alliés. On applaudit l’Afrique, on organise des forums, on mobilise des ONG pour « promouvoir l’investissement tunisien », mais les flux commerciaux restent, eux, obstinément orientés vers le Nord. L’Union européenne demeure, de loin, le premier partenaire économique du pays, tant pour les exportations que pour les importations.

« Les chiens aboient et la caravane passe »

C’est là que le décalage devient frappant. Tandis que la diplomatie s’agite, le commerce international, lui, reste imperturbable. Les dix premiers partenaires commerciaux de la Tunisie changent à peine. Les chaînes de valeur restent les mêmes. Les dépendances aussi. Comme si l’économie ignorait superbement les discours politiques. Comme si, pour reprendre un proverbe du Sud tunisien, « la caravane passe et les chiens aboient ».

Ce phénomène n’est pas propre à la Tunisie, mais il y prend une dimension particulière. Car il révèle une forme d’illusion diplomatique : croire que les déclarations, les visites officielles et les signatures d’accords suffisent à redessiner les rapports économiques et stratégiques. Or, la réalité est plus têtue. Les flux commerciaux obéissent à des logiques de proximité, de compétitivité, d’infrastructures et de confiance accumulée. Ils ne se déplacent pas au gré des discours.

Le rapport évoqué le souligne clairement : la diplomatie tunisienne est aujourd’hui davantage une diplomatie d’affirmation symbolique qu’une diplomatie d’action. Elle cherche à préserver une image, une posture, un héritage — celui d’un pays attaché à la légalité internationale et aux causes arabes — sans disposer des moyens réels d’influencer les événements. Cette contradiction est au cœur du malaise actuel.

A force de tout dire, on ne fait rien

À cela s’ajoute une forme de « diplomatie tous azimuts », qui finit par diluer le message. À vouloir être partout, avec tout le monde, la Tunisie donne le sentiment de ne choisir nulle part. Or, dans un monde marqué par des tensions croissantes — de Gaza à l’Iran, du Liban aux rivalités entre grandes puissances — l’ambiguïté stratégique a un coût. Elle réduit la crédibilité, brouille les signaux et affaiblit la capacité de négociation.

Il ne s’agit pas de plaider pour un alignement rigide ou une diplomatie de bloc. Mais pour une cohérence. Une hiérarchisation des priorités. Une articulation claire entre les objectifs politiques et les réalités économiques. Aujourd’hui, cette articulation fait défaut.

Le plus préoccupant, peut-être, est l’écart entre les ambitions affichées en Afrique et la réalité des moyens mobilisés. On parle d’ouverture, de partenariat Sud-Sud, de conquête de nouveaux marchés.

Mais où sont les infrastructures logistiques ? Les financements ? Les entreprises capables de s’internationaliser durablement ? Là encore, le discours précède une réalité qui tarde à suivre.

Cette situation traduit un problème plus profond : une difficulté à affronter le réel avec pragmatisme. La diplomatie tunisienne semble parfois guidée par le souci de plaire à tous, de cocher toutes les cases, de répondre à toutes les attentes — internes et externes — sans jamais trancher. Or, gouverner, c’est choisir. Et choisir, c’est renoncer.

Une Tunisie tiraillée et écartelée

En définitive, la Tunisie se retrouve dans une position inconfortable : active dans le discours, marginale dans l’action. Visible dans les communiqués, absente dans les décisions structurantes. Présente dans les forums, mais peu influente dans les rapports de force.

Il est temps de sortir de cette diplomatie du zigzag. De passer d’une logique d’affichage à une logique d’efficacité. De reconnaître que les mots ne suffisent pas, et que la crédibilité internationale se construit sur la durée, la cohérence et la capacité à tenir ses engagements.

Car le monde ne ralentira pas pour attendre la Tunisie.

Les alliances se redessinent, les blocs se consolident, les intérêts se durcissent. Et dans ce mouvement, ceux qui hésitent trop longtemps finissent par être relégués à la périphérie.

La diplomatie tunisienne doit donc choisir : continuer à courir dans toutes les directions, ou tracer enfin une ligne claire. Entre le verbe et l’action, il faut désormais trancher. Les médias doivent donner un sens aux discours politiques et contribuer à caractériser ce qui est faisable versus ce qui est impossible. Et à l’impossible nul n’est tenu…

Et si on ne sait pas où on va, on n’ira nulle part… on tournera en rond !

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